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INVISIBLE CONCRET

"Dans son autoportrait de 1933, Kasimir Malévitch s’est représenté comme tenant devant lui une coupe mystérieuse, qu’il aurait effacée du tableau : plus encore que l’étrange costume rituel dont l’artiste s’est vêtu, c’est cet objet invisible – L’Objet invisible est justement le titre, en 1934, de la célèbre sculpture de Giacometti qui met pareillement en scène deux mains agrippées à du vide - qui retient paradoxalement le regard. 
Une grande partie des images d’Isabelle Vicherat joue de cette même fascination pour ce qu’on pourrait appeler l’absence palpable :
sur un fond noir, des mains se cramponnent à une rampe inexistante (un procédé simple l’a-t-il effacée, ou est elle simplement imaginaire?), d’autres se tendent vers une idole qui a déserté son piédestal.
Ces images peuvent être fabriquées, mises en scène, ou volées à la réalité ; c’est en regard des images fabriquées que les images volées prennent d’ailleurs tout leur sens, et on pourrait ne voir dans le cliché de cet enfant africain appuyé contre un mur qu’une photographie de reportage, comme il en existe des centaines de milliers, si on passait à côté – mais le reste du travail d’Isabelle Vicherat nous en empêche – de la singularité du geste qu’il exécute : presser, pour en extraire avidement le jus, un fruit que malheureusement il ne fait que rêver.
Un observateur inattentif verrait dans le travail d’Isabelle Vicherat deux directions antagonistes : d’un côté, elle nous montre souvent des choses terriblement concrètes – scalps ou tresses de cheveux (la boue, la crasse et le cheveu, emblèmes depuis Platon de la concrétude dans ce qu’elle a de plus grotesque) – de l’autre, elle semble en permanence attachée à soustraire quelque chose à notre regard, à nous obliger, dirait un photographe, à faire le point sur une chose invisible.
Mais c’est peut-être que son ambition est de rendre sensible l’ idée de l’absence et de l’invisible , de nous faire éprouver en images le caractère terriblement concret, parfois, de l’absence."

Didier Semin





"Utilisant principalement le médium vidéo, Isabelle Vicherat travaille sur la thématique du corps en tension. 
Souvent réduit à un seul de ses membres, ce dernier est mis à l'épreuve de sa résistance physique: à l'aide de simples accessoires tel une corde, une vitre ou une barre, une main tire, pousse, porte,
frappe, retient ou lâche, répétant autant de gestes quotidiens caractéristiques de l'effort.
Silencieusement ou soutenus par le bruit sourd de la rencontre entre les deux "corps" étrangers, ces gestes banals se transforment alors en principaux acteurs d'une pièce chorégraphique centrée sur la tension. 
Si la présence de la bande-son peut exacerber la mise en scène de ces états de nervosité, l'absence de son la déporte dans un univers irréel et poétique.
De même, si dans certaines vidéos, l'appareillage utilisé est visible et peut ainsi nourrir un possible scénario, dans d'autres, il est caché par un fond noir qui ne met plus en lumière que le geste lui-même.
Le corps semble ainsi se débattre avec le vide, suggérant métaphoriquement et en toute simplicité, la présence d'une tout autre et plus profonde anxiété."